Karthala

  • Le continent noir n'existe nulle part. Il est une utopie, un rêve blanc de génocide. À ce titre, il est un lieu du malheur, une dystopie. L'Afrodystopie est le concept critique des complications, des paradoxes, des contradictions, des ambivalences et des ambiguïtés de la vie africaine et afrodescendante dans ce rêve d'Autrui. Un rêve qui crée sans discontinuer des espaces dystopiques, matériels et psychiques de l'État, de l'Argent, de la Famille, de la Jouissance, dela Mort, dont le paradigme empirique est un rêve collectif d'irrésistible, intense et épuisante sexualité appelée maris de nuit. Avec le concept d'Afrodystopie, Joseph Tonda propose une analyse bouleversante de la manière dont l'imaginaire d'une chimère réelle éclaire la vie dans le rêve des abstractions et des choses. Du rêve colonial du premier président gabonais, Léon Mba, de faire de son paysun département français, au mea culpa postcolonial, en 2007, de son successeur, Omar Bongo Ondimba qui reconnut avoir fait du Gabon une dystopie ; en passant par l'utopie mobutiste de création d'un État, d'un fleuve, d'une monnaie authentiques qui se transforma en dystopie zaïroise ; du délire planétaire suscité chez les Africain(e)set Afrodescendant(e)s par le blockbuster Black Panther dont le nom Wakanda est institué en paradigme afrofuturiste de la puissance africaine, à la régulation de la vie sociale et politique démocratiqueafricaine par la Mort, cet essai, qui s'inspire de nombreux auteurs (More, Marx, Freud, Orwell) met au jour un paradigme méconnu : le paradigme de la vie humaine entrée dans le rêve des choses et des abstractions. Un rêve compliqué, au sens freudien, étrangement commun aux imaginaires de l'Afrique, du colonialisme, de l'impérialisme et ducapitalisme à l'ère néolibérale.

  • Ce livre a pour objet la culture de résistance des femmes et des hommes esclavisés à partir des petites annonces publiées dans les journaux de Louisiane, de Jamaïque et de Caroline du Sud durant la deuxième moitié de l'ère des Révolutions atlantiques. En quelques lignes, celles-ci annonçaient leurs fuites du cadre esclavagiste et révélaient leur volonté de ne pas être des victimes. Puisant à l'histoire socioculturelle et aux études américaines, cet ouvrage propose de réévaluer un genre narratif - la petite annonce de fuite - et une forme de résistance - la fuite. Il répond à deux grandes questions : comment comprendre et évaluer ces milliers d'annonces qui faisaient état de l'absence, des ruses et des tactiquesde personnes esclavisées mais choisissant la résistance ? Que signifiait pour elles l'acte de fuir ?

  • La défaite des Taliban dans le sillage des attentats du 11 septembre ouvre deux décennies d'investissement occidental en Afghanistan. Des centaines de milliards, pour l'essentiel consacrés à l'entretien des forces occidentales, des dizaines de milliers de morts, dont plusieurs milliers de la coalition, montrent l'importance de ce conflit pour les Etats-Unis qui en font le symbole de leur hégémonie mondiale.

    Mais, derrière les discours sur la construction d'une « démocratie de marché », se profile un gouvernement transnational qui contourne les acteurs afghans au point d'interdire tout processus démocratique, couvre des fraudes électorales massives, routinise la captation des ressources au profit des entreprises occidentales et des élites afghanes. Les tensions communautaires et sociales s'accroissent à un point jusque-là inconnu dans la société afghane. Les Taliban, capitalisant sur le ressentiment populaire contre les élites au pouvoir, mettent en échec une alliance occidentale qui dissimule, derrière une augmentation des moyens, son incapacité à définir une stratégie cohérente. Après vingt ans de conflit, al-Qaïda est toujours présent en Afghanistan, et le retrait américain ne fait qu'ouvrir une nouvelle période d'une guerre civile vieille de quarante ans.

    Ce nouvel essai de Gilles Dorronsoro propose une analyse critique impitoyable des impasses de l'expertise orientaliste et sécurocrate dont la portée comparative, bien au-delà du seul cas afghan, est d'une haute actualité.

  • L'histoire des traites, des esclavages, des abolitions et de leurs héritages est trop souvent mal connue ou invisibilisée. La demande sociale est pourtant forte et de grandes enquêtes scientifiques nourrissent une recherche internationale qui éclaire les questions d'aujourd'hui, autour de la construction des identités politiques et des discriminations. Cependant, beaucoup reste à faire car les avancées de l'histoire scolaire ne sont jamais acquises.
    Cet ouvrage offre un tour d'horizon international exceptionnel sur les programmes scolaires et les pratiques pédagogiques de l'école élémentaire au lycée en mettant en connexion l'Afrique, les Amériques et l'Europe. De nombreux retours d'expérience et des propositions pédagogiques pluridisciplinaires enracinées dans la recherche sont présentées. Ce livre s'adresse aux spécialistes de l'école ainsi qu'à un large public, intéressé par le croisement des regards sur les représentations de l'esclavage dans les sociétés actuelles et leurs dynamiques.

  • Ce livre est un ouvrage de référence dans l'historiographie internationale de l'esclavage. De façon argumentée, il démontre l'importance de l'esclavage dans l'histoire de l'Afrique et met en exergue un phénomène historique central qui a eu ses propres déclinaisons régionales et sa propre périodisation. Il offre une synthèse des connaissances et un cadre structurel pour penser l'esclavage en Afrique.

    S'appuyant sur de nombreuses archives, Paul Lovejoy montre que l'esclavage s'est transformé dans le temps sous l'effet d'influences externes à l'Afrique - principalement par la demande de la traite européenne et la traite islamique, puis par l'abolition européenne - et sous l'effet de dynamiques internes, à travers l'usage d'esclaves comme mode de production.

    Comment l'Afrique et ses populations furent-elles pleinement impliquées dans le système global de l'esclavage qui s'étendit dans le monde entier? Quels furent les effets sur le continent? Comment quantifier la traite, selon les époques, selon les lieux? Quelles furent les conséquences sur les relations sociales et culturelles en Afrique?

    Ce livre ouvre aussi des pistes pour penser les diasporas des Africains en mettant en relation l'Atlantique et le continent. Briser le silence sur les implications de l'esclavage dans l'histoire de l'Afrique mais aussi dans l'histoire du monde : tel est l'objectif de cet ouvrage, indispensable.

  • Qui peut comprendre au mieux le monde d'aujourd'hui, métissé, multiculturel, qu'un anthropologue ? Encore faut-il préciser ce qu'est un anthropologue au XXIe siècle.
    Pierre-Joseph Laurent y répond en articulant les notions de familiarité, d'engagement, de subjectivité et de réflexivité. En anthropologie, slow science avant l'heure, il convient d'abord d'apprendre à cheminer entre intuition, interférence et moment opportun à saisir. L'auteur nous invite ainsi à repenser l'observation participante chère aux anthropologues.
    Il nous initie à l'anthropologie comme une entrée dans un rythme lent et exigeant, un artisanat, un savoir-faire à acquérir qui débouche par l'écriture sur un savoir scientifique ancré, impliqué, robuste, précis, rigoureux et durable.
    En épistémologue rompu au terrain, il revisite les questions ayant trait à l'interprétation et à l'écriture qui en résulte. Comprendre et décrire les processus mobilisés pour devenir anthropologue dans ce monde du XXIe siècle, constitue l'ambition de ce livre.

  • Le 27 avril 1848, alors que la France abolit l'esclavage pour la seconde fois, le gouvernement accorde dans le même temps une indemnité aux colons « dépossédés » de leurs esclaves. Ils reçoivent, par la loi du 30 avril 1849 et son décret d'application du 24 novembre 1849, 126 millions de francs, en versement direct et en rentes.
    La France traverse alors une crise économique et cette indemnité représente 7 % des dépenses publiques. Les législateurs prennent pourtant la décision de la verser : c'est la condition que les anciens propriétaires d'esclaves posent à l'Émancipation générale. Tout en abolissant l'esclavage, la France ne veut ni perdre ses possessions ni supprimer l'ordre colonial.
    Cet ouvrage reproduit les discussions qui ont conduit à l'élaboration de cette loi. S'y trouvent les plaidoyers des planteurs, les positions de personnalités telles que Cyrille Bissette ou Victor Schoelcher, les échanges au sein de la commission instituée pour en préparer le règlement et les délibérations parlementaires qui ont suivi. Ces textes permettent de saisir les enjeux de cette indemnisation dont les conséquences sont dénoncées aujourd'hui.

  • Libres après les abolitions ? La question peut surprendre. Les abolitions du XIXe siècle ont été toujours considérées comme une rupture majeure dans l'histoire des esclavages atlantiques. L'émergence contemporaine de revendications mémorielles, souvent impulsées par les descendants des populations autrefois esclavisées, suggère, au contraire, l'existence d'un passé « qui ne passe pas ». Au-delà d'une définition juridique, l'esclavage a signifié dominations, violences extrêmes et déconsidérations multiformes. Après les abolitions, des processus ethnoculturels de racialisation comme les structures de travail ont perduré, voire se sont renforcés, et ont été complétés par d'autres facteurs d'exclusion socio-économique.

    Cet ouvrage tente d'explorer les barrières dressées pour empêcher la totale émancipation des nouveaux libres et de leurs descendants, ainsi que les stratégies complexes d'adaptation que ces derniers ont mises en oeuvre pour obtenir, sinon une assimilation, du moins une intégration économique et possiblement citoyenne, à égalité. La dizaine de contributions réunies s'inscrit dans une perspective comparative et porte à la fois sur les Amériques et l'Afrique, de la fin du XVIIIe au début du XXIe siècle. Elles sont issues d'une réflexion qui a été menée dans le cadre du programme européen EURESCL-FP7 (Slave Trade, Slavery Abolitions and their Legacies in European Histories and Identities) coordonné par le Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages (CIRESC), laboratoire du CNRS. L'ouvrage fait suite à Sortir de l'esclavage. Europe du Sud et Amériques (XIVe-XIXe siècle), précédent volume de cette collection.

  • "Tour à tour officier de bureau arabe dans le Sud-Ouest oranais de 1875 à 1882, conseiller général en Maine-et-Loire de 1884 à 1914, colonel d'un régiment de la territoriale sur le front en 1914, conseiller historique du gouvernement chérifien après-guerre au Maroc, Henry de Castries (1850-1927) échappe à toute catégorisation simpliste. Aristocrate, il le fut par son maintien en société, mais il devint arabophile au Maghreb, recueillit la parole des gens sous la tente bédouine en ethnographe accompli et suivit au plus près la pratique du culte des saints dans le Sud marocain. Monarchiste, il fut un ardent partisan de l'expansion coloniale de la France, précipitant le ralliement des siens à la République. Catholique intransigeant en surface, il devint en son for intérieur un croyant abrahamique pratiquant un monothéisme traversant les confessions, sous l'influence de l'islam. Conseiller général, il se détacha du camp de l'ordre établi et fut l'avocat discret, mais tenace, des sans voix, des exclus.
    Grâce au fonds Dampierre, aux Archives nationales, on peut examiner Castries sous toutes ses facettes et arracher l'homme aux stéréotypes. Malgré ces marqueurs puissants que sont l'appartenance à la plus haute aristocratie, au catholicisme de combat et à l'habitus colonial, il se distingua par une manière de servir en tant qu'officier et conseiller général et par sa manière d'écouter les gens les plus démunis et de les aider, comme par son attention extrême à ses informateurs « indigènes » qui sont toujours, dans sa quête du savoir, des collaborateurs de plain-pied. Aussi c'est sous un double angle de vue que cette biographie a été composée : un pied dans l'histoire socio-politique de la IIIe République et, au prix d'un pas de côté, l'autre pied dans l'histoire des gens ordinaires."

  • Toutes les familles ont leur histoire.
    Celle des dos Santos est extraordinaire. Elle met en scène un père autoritaire, une fille milliardaire, un fils en prison, un général effrayant et de nombreux intrigants. Elle se déroule en Angola, champion pétrolier lusophone dont la majorité de la population vit avec moins de deux dollars par jour, et dans sa capitale Luanda, longtemps présentée comme la « Dubaï de l'Afrique ». Arrivé au pouvoir presque par hasard, le père distribue pendant trente-huit ans les ressources du pays à ses proches. Cela fait de lui le parrain tout-puissant d'un clan devenu très vite très riche. Ils sont intouchables. Leur règne s'annonce éternel. Jusqu'au jour où le parrain est contraint de passer la main. Le nouvel homme fort, pourtant membre de la clique, veut faire le ménage. Dans son viseur, le système dos Santos. Rebondissements, coups tordus et manipulations, tels sont les ingrédients de cette haletante saga familiale.

  • Cet ouvrage part d'un paradoxe d'une brûlante actualité : alors que les régimes autoritaires tendent à se durcir et que les libertés publiques sont de plus en plus remises en question dans les démocraties libérales, le formalisme démocratique (norme électorale, expression de la « société civile », dispositifs participatifs, etc.) continue d'être très largement mobilisé comme source de légitimation interne et internationale.

    À partir d'enquêtes menées sur les pratiques d'une grande diversité de pays (Algérie, Azerbaïdjan, Biélorussie, Colombie, France, Iran, Pologne, Russie, Turquie), les contributions rassemblées ici donnent à voir comment la norme démocratique, tout en demeurant incontournable, se trouve dans bien des cas affaiblie sinon vidée de sa substance à mesure qu'elle recouvre des formes plus ou moins raffinées de surveillance et de contrôle. Apparaît ainsi le brouillage contemporain de la frontière entre autoritarisme et démocratie, auquel les démocraties et les organisations internationales prêtent parfois leur concours lorsqu'elles sont amenées à en rabattre sur leurs standards.

  • Qui était le « formidable » Alexandre Glasberg ? Un émigré juif de l'ex-empire russe arrivé en France en 1932, devenu prêtre catholique à Lyon. Un polyglotte qui comptait le yiddish parmi ses langues courantes. Un homme d'une audace étonnante qui a sauvé de nombreux juifs de la déportation pendant l'occupation allemande de la France. Il échappe de justesse aux griffes de la Gestapo à Lyon en 1942, et réapparait sous un nom d'emprunt, curé d'un village du Tarn et Garonne le jour, résistant actif la nuit.

    Après la libération, il monte à Paris et fonde une association pour aider les survivants des camps et les personnes déplacées par la guerre. Cette association est devenue COS, en créant des Maisons de retraite, des Centres pour handicapés et des Centres d'accueil pour demandeurs d'asile. Une combinaison unique de services, éclairée par une éthique exigeante : « Tout faire pour la personne, ne rien faire à sa place », très en avance sur son temps. Quarante ans après son décès, la Fondation COS Alexandre Glasberg est restée fidèle aux valeurs de son fondateur tout en développant largement ses activités.

    L'abbé Glasberg était une figure fascinante, un esprit libre, dynamique, aux multiples facettes, impossible de catégoriser : prêtre mais pas homme d'institution, francophile ardent et défenseur passionné des réfugiés, sioniste engagé mais partisan du peuple palestinien, socialiste mais étranger aux débats doctrinaux. Et dans les relations personnelles, à la fois très sociable et très privée. Rien d'étonnant à ce qu'il soit considéré comme une énigme. Ce livre retrace les moments clés de sa vie extraordinaire et met en lumière sa personnalité envoûtante.

  • Des visages épuisés sur des canots en perdition. Des mains fébriles agrippant des gilets de sauvetage. Des corps lourds hissés sur des navires de secours. Nous sommes tous tombés un jour ou l'autre sur ces images de migrants repêchés à bout de force au coeur de la Méditerranée. Mais que savons-nous des circonstances qui les ont conduits à risquer leur vie en mer, des raisons de leurs départs, parfois des années plus tôt, et du déroulement de leur périple, entre mille difficultés ?

    Les naufragés réunit les témoignages de plusieurs dizaines d'hommes, de femmes et d'enfants originaires d'Afrique de l'Ouest, arrivés en Europe après la chute de Mouammar Kadhafi en Libye. Des confessions qui racontent les espoirs et les rêves d'une jeune génération victime de la misère, de la mal-gouvernance et de traditions oppressantes. Des récits qui révèlent les terribles pièges du chemin, entre policiers véreux et passeurs sans scrupule, mais aussi l'exceptionnelle résilience de ceux qui les ont surmontés.

    Étienne Dubuis, journaliste au quotidien suisse Le Temps, est l'auteur de nombreux reportages dans les Balkans, au Moyen-Orient et en Amérique latine. Il a récolté les témoignages cités dans ce livre lors d'un long séjour en Sicile.

  • Empathie ethnographique

    Bruno Martinelli

    • Karthala
    • 24 Septembre 2020

    Cet essai sur l'empathie ethnographique relève pour l'essentiel d'un questionnement épistémologique. Pour une ethnologie sortie de ses insularités traditionnelles, l'empathie est professionnellement revendiquée comme la dimension artisanale de la démarche ethnographique. Elle exprime à la fois la relation personnelle, intime, souvent solitaire, au « terrain », et le savoir-faire de l'enquête directe, fondés sur la rencontre de l'autre et dans l'histoire singulière de l'ethnologue.
    Considérée comme l'une des ressources de l'élaboration de la connaissance et du métier d'ethnologue, l'empathie prend des formes et passe par des étapes qui ont pu en faire un paradigme de la recherche pour d'autres disciplines. Comment l'empathie intervient-elle dans la démarche ethnologique et en quoi contribue-telle à la production de connaissance ?

  • "Dès l'incipit, le lecteur est plongé au coeur de l'intrigue centrée sur Mademba Sèye qui a vécu les premières phases de la domination coloniale au cours desquelles il est parti, avec l'aide de ses parrains français, d'un statut de simple commis des postes, comme télégraphe, à celui de roi africain (en Bambara, Fama). En 1900, moins d'une décennie après la conquête par les Français d'un vaste hinterland de l'Afrique occidentale française, Fama Mademba Sèye, un sénégalais né dans la ville coloniale française de Saint-Louis du Sénégal, nommé roi des États de Sansanding et des Dépendances sur les rives du fleuve Niger, se retrouve assigné à résidence dans la capitale coloniale à Kayes au motif qu'il aurait systématiquement abusé de son pouvoir, commis des meurtres rituels, violé d'innombrables femmes et extorqué d'importantes richesses à ses sujets. Alors, Mademba écrit au Gouverneur général de l'Afrique occidentale française pour demander qu'on lui donne la possibilité de se disculper devant un tribunal français. Ce qui lui est refusé : «Il n'est nullement question que le cas de Mademba soit porté devant un tribunal français». Pour le Gouverneur général, « l'affaire Mademba (...) est à la fois plus délicate et plus grave qu'il n'y paraît ». Pourquoi le Ministre des Colonies avait-il alors si peur de laisser Mademba tenter de se disculper devant un tribunal français ? Qu'est-ce qui a rendu cette affaire si «délicate» et si «sérieuse» ? Et que révèle cette affaire contre Mademba sur les points d'intersection entre le colonialisme et l'État de droit ?
    Dans la reconstruction de la biographie de Mademba, l'auteur révèle qu'à son grand regret Donald Trump en campagne à la présidence des USA a été sa muse. En effet Trump et Mademba partagent des traits similaires : le même narcissisme et la crainte de l'insécurité, la misogynie, la maltraitance des femmes, le poids des parrains pour construire la légitimité de leur autorité, un personnage en constant bricolage En décryptant la façon dont les Africains ont vécu les grandes transformations du colonialisme par le « remake » de Mademba, la « voix » auctoriale n'est pas toujours seule à se faire entendre. En effet, l'auteur s'efface souvent et se tait pour céder sa place à un narrateur tout différent de lui, ce même narrateur se trouve également amené à laisser la parole aux protagonistes de son propre récit. Ainsi, grâce aux subtilités inhérentes au discours rapporté, le texte laisse entendre la voix des protagonistes dont les propos sont cités, transposés ou narrativisés. Cette gestion de la polyphonie donne au texte un style original, voire captivant."

  • Les populations autochtones d'Amazonie sont les cibles de campagnes d'évangélisation depuis la période coloniale. Si certaines d'entre elles ont rejeté ou se sont rapidement détournées des usages chrétiens importés et imposés par les missionnaires, d'autres s'en sont au contraire emparés pour en faire une pratique socioculturelle distinctive.
    En Amazonie brésilienne, c'est le cas des Baniwa, un groupe de langue arawak dont les membres adhèrent majoritairement au christianisme évangélique. Établis dans la région du Haut Rio Negro, les Baniwa se sont convertis à ce mouvement d'origine protestante sous l'influence d'une missionnaire étatsunienne au milieu du XXe siècle.
    Fondé sur une minutieuse enquête de terrain, cet ouvrage explore les pratiques religieuses des membres de ce groupe et plus particulièrement de ceux qui ont quitté leurs villages pour s'établir en ville ou en périphé¬rie urbaine. À partir d'une réflexion qui articule quatre thématiques - les conversions amérindiennes, l'expansion des Églises évangéliques au Bré¬sil, le chamanisme et les mouvements indigènes - il éclaire une facette méconnue du rapport des Indiens d'Amazonie au christianisme. Alors que les conversions des populations autochtones des basses terres de l'Amérique du Sud sont généralement présentées dans la littérature anthropo¬logique comme des phénomènes éphémères, l'auteure met en évidence la pérennité du mouvement évangélique baniwa qui, sous l'influence des mobilisations politiques indigènes, s'émancipe de la tutelle des missionnaires et des pasteurs non-indiens et se consolide à travers la constitution d'un vaste réseau d'Églises autonomes, tout en donnant lieu à une reconfi¬guration de la place du chamanisme au sein du groupe. Le champ des pratiques religieuses baniwa apparaît ainsi traversé par un double mouvement d'institutionnalisation des Églises indigènes et de patrimonialisation du chamanisme.

  • Dans la crise sanitaire, économique, sociale et morale qui ébranle le monde depuis janvier 2020, à travers la pandémie du coronavirus, la ville n'a jamais cessé de jouer des rôles ambigus. Partie de Wuhan, capitale de la province du Hubei, emblématique de l'ouverture de la Chine, la maladie est immédiatement associée aux pratiques les plus traditionnelles de commercialisation d'animaux sauvages sur les marchés urbains. Quand la contagion gagne, on hésite entre les logiques des grands flux internationaux des hommes et des choses reliant les zones métropolisées de la planète, et des clusters aléatoires dans des aires de faible occupation démographique. De même, les classiques de la ville sont convoqués sur des modes contradictoires. La densité de l'habitat dans les métropoles est dénoncée, et même fuie. Mais on lui reconnaît des mérites d'efficacité en termes d'accès aux soins, d'innovation ou de défense de l'environnement. L'activité, nécessaire au maintien des niveaux de vie, doit se convertir au télétravail. La mobilité hésite, au grand dam de l'écologie, entre les moyens doux (marche, vélo) et le retour à la voiture individuelle, plus secure que les transports collectifs. La culture, au coeur de la Cité depuis l'Antiquité, mais nécessitant lieux dédiés et proximité spatiale, est mise en pause. En fait, la crise révèle et exacerbe les fractures structurelles de sociétés de plus en plus urbaines. Les témoignages ici réunis additionnent les points de vue de chercheurs en sciences sociales, d'aménageurs, d'élus, et des analyses nationales confrontées à des ouvertures étrangères. Ils s'essaient à transformer le kaléidoscope des faits en reconstructions intelligibles des dimensions spatiales du biologique et du politique.

  • L'impérialisme postcolonial n'est pas l'impérialisme qui viendrait après la colonisation. Il est l'impérialisme noir, l'impérialisme invisible, de la Race ou de la Bête, c'est-à-dire de la valeur et de la libido, de l'Argent et du Sexe. Il est le point aveugle que partagent la théorie postcoloniale et ses contempteurs. Le spectre du Noir colonise l'imaginaire du Blanc. Mais, plus encore, le colonial est colonisé par le colonisé lui-même, son opposé qui est aussi sa création, et qui le mine de l'intérieur.

    Avec rigueur et truculence, Joseph Tonda, l'un des penseurs les plus originaux du continent, poursuit sa réflexion sur le pouvoir en analysant les éblouissements de l'Afrique centrale comme de l'Occident. Prises dans une même destinée, nos sociétés sont chahutées entre enchantements et violences, entre calculs et folie, entre croyance et consommation, dans l'indiscernabilité du réel et de l'irréel, du passé et du présent, c'est-à-dire dans l'imaginaire. En faisant défiler sous nos yeux, eux aussi éblouis, les images-écrans, les images d'images de la mondialisation néolibérale qui ont saisi toutes les sociétés, il nous prouve une nouvelle fois qu'il n'est pas si facile de « tuer les yeux », en tout cas les siens.

  • Au cours des siècles passés, les relations de l'Afrique subsaharienne avec la France ont été plutôt difficiles.
    Elles ont atteint leur paroxysme dans la seconde moitié du XIXe siècle quand les puissances européennes se sont partagé le continent africain en 1885 lors du Congrès de Berlin et que la France elle-même a multiplié les conquêtes, du Sénégal au Congo, en passant par Madagascar et les Comores, et ce malgré de nombreuses résistances. L'histoire de la conquête française a donné lieu à beaucoup d'ouvrages, notamment pendant la période de l'Empire français.
    Des explorateurs, des administrateurs et des militaires ont narré leurs missions prescrites par les différents gouvernements. Les résistances des Africains y sont souvent présentées comme des obstacles à la diffusion des bienfaits de la civilisation européenne. La notion de résistance est devenue sensible en France depuis les événements de la seconde guerre mondiale et l'occupation du pays par les armées allemandes.
    Mais, paradoxalement, quand on évoque le même concept pour les populations africaines, l'écho n'est pas le même. Les enseignants lui consacrent peu de temps et les manuels scolaires ne lui réservent que quelques pages. L'objectif de cet ouvrage est de recenser l'histoire de ces résistances qui compte de grandes figures comme Béhanzin, Lat Dior, Mogho Naaba Wogbo, Rudolf Douala Bell, les reines de Madagascar, Samori et beaucoup d'hommes et de femmes moins célèbres ou sans nom.
    Une histoire peu connue ou oubliée, pourtant indispensable à notre mémoire.

  • Suzanne Césaire (1915-1966), l'épouse d'Aimé Césaire, est l'auteure d'une oeuvre trop longtemps méconnue. Co-fondatrice de la revue Tropiques, auteure d'articles et d'une pièce de théâtre, elle a entretenu une correspondance littéraire avec nombre d'intellectuels de son temps.
    Cet ouvrage entend éclairer la pensée de cette intellectuelle à travers la lecture de ses écrits tout en retraçant les marques de sa présence dans les oeuvres artistiques de ses contemporains (André Breton, Etiemble, Michel Leiris) et des nôtres (Édouard Duval Carrié, Fabienne Kanor, Lénablou, Daniel Maximin). Cette méthode d'archéologie littéraire tente de comprendre les raisons d'un si long silence sur son oeuvre tout en explorant l'originalité de sa pensée critique qui porte sur l'esthétique de la Caraïbe.
    L'approche comparatiste, interdisciplinaire et genrée de cet ouvrage puise donc dans la méthodologie qu'a privilégiée Suzanne Césaire pour façonner ses grilles conceptuelles et épistémologiques. Sa réflexion cannibale, audacieuse et libre s'inscrit dans ce qu'elle appelle une « lucidité totale » sur le monde caribéen.

  • L'affranchissement individuel au sein d'une société à esclaves ou esclavagiste informe sur des situations singulières ou exceptionnelles. Dans une perspective comparatiste, cet ouvrage examine les parcours originaux de ces affranchis entre le XIVe siècle et le début du XIXe siècle, et dans un vaste espace méditerranéen et atlantique - entre la péninsule Ibérique médiévale, les Antilles et l'Europe moderne.

    Il retrace la vie et le destin de ces individus, majoritairement d'origine africaine, et pose des questions importantes. Quelles ont pu être les stratégies et l'agentivité développées par ces femmes et ces hommes pour gagner leur liberté ? Quel était ce rapport paradoxal entre dispositifs juridiques ouvrant vers l'affranchissement et représentations sociales et culturelles persistantes déconsidérant les individus affranchis ? Quelles ont été leurs possibilités d'intégration ? Comment et pourquoi la « macule servile » s'est-elle maintenue dans le temps alors que les nouveaux Libres et leurs descendants ont pu occuper des situations économiques importantes ?

    Cet ouvrage est issu de la réflexion d'une vingtaine de chercheurs, spécialistes des questions d'esclavages, qui a été menée dans le cadre du programme européen EURESCL-FP7 (« Slave Trade, Slavery Abolitions and their Legacies in European Histories and Identities »). Il est coordonné par Dominique Rogers, maître de conférences à l'université des Antilles, et Boris Lesueur, docteur en histoire, tous deux membres du laboratoire AIHP-GEODE et du Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages. Un second ouvrage est à paraître, également issu de ces travaux. Il s'intitule Libres après les abolitions ? Statuts et identités aux Amériques et en Afrique.

  • Cet ouvrage a pour objectif de faire l'état des lieux général d'un pays qui est sans doute un des moins étudiés des pays de la rive sud de la Méditerranée.Appréhendée bien trop souvent par le gigantisme de son territoire, par son économie rentière et par l'opacité de son régime politique, l'Algérie est considérée comme une énigme. Celle d'un pays « hors-champs », dont les expériences historiques auraient construit une spécificité politique, économique, religieuse pour constituer une sorte de « modèle algérien » qui ne s'appliquerait qu'à lui-même et qui n'aurait pas à se soumettre à l'analyse critique et à la déconstruction de ses catégories théoriques.

    Soixante-quatre auteurs sont réunis ici pour pallier cette situation et offrir des clés de lecture pour saisir ce pays passionnant qui tourne aujourd'hui avec courage une longue page de son histoire. L'ouvrage s'articule autour de plusieurs entrées thématiques (espaces et territoires, politiques économiques, analyse de jeux politiques, questions de société, langues d'Algérie, besoins d'histoire, questions religieuses, gestion post-conflit des années 1990, relations internationales...) qui se présentent comme autant de lectures réflexives sur des réalités économiques, sociales, politiques et religieuses de l'Algérie du temps présent. Des approches par des terrains et des objets divers, des explorations fines et intelligentes proposent des éclairages inédits et fort utiles sur des dynamiques collectives adossées à des connaissances empiriques, fruits d'enquêtes de terrain originales.

    Cet ouvrage participe à la compréhension des forces motrices de la société algérienne, de ses dynamiques et de ses acteurs en pleine ébullition aujourd'hui.

  • Nourri par un travail ethnographique mené depuis 2006, ce livre s'attache à décrire et à analyser la manière dont les Wayùu de Colombie tissent des liens avec leur environnement et l'investissent par leurs pratiques. Le quotidien des Wayùu est présenté à travers les multiples situations qui le jalonnent : plongée en apnée, navigation, pratiques funéraires, danses de la pluie, règlement des conflits, circulation des biens et des animaux, gestion précautionneuse des morts et des esprits, usages des lieux, interprétation des variations climatiques, des cycles stellaires, des phénomènes maritimes...

    Un souci transversal anime l'auteur : saisir la manière dont les événements sont vécus par les protagonistes. C'est un monde singulier, tiraillé par de multiples logiques et peuplé par des êtres de natures diverses que ce livre invite à découvrir. Il pointe ce faisant la nécessité de décentrer notre regard et de questionner nos propres outils conceptuels pour saisir pleinement la spécificité de l'inscription des Wayùu de Colombie dans le monde, entremêlant descriptions ethnographiques, réflexions théoriques et considérations épistémologiques.

  • Ce livre s'intéresse à la jeunesse rurale au coeur du conflit sociopolitique ivoirien. Il s'appuie sur une enquête ethnographique menée dans les villages bété de la région de Gagnoa (2012-2018), dans le Centre-Ouest du pays. En suivant le parcours de nombreux jeunes gens qui ont quitté la ville pour s'installer dans leur village d'origine, Léo Montaz retrace l'émergence de la jeunesse comme catégorie politique dans cette région. Il interroge également les processus d'individualisation des jeunes ruraux, trop souvent renvoyés à la catégorie de cadets sociaux, et retranscrit les profonds bouleversements qu'ont connus les arènes villageoises sous les effets conjugués de la crise de l'économie de plantation, des tensions de l'ivoirité et des violences de guerre. Il analyse enfin la multiplicité des registres d'opposition mobilisés par ces jeunes, à l'échelle nationale comme micro-locale, en particulier les critiques de la gérontocratie, du clientélisme et des différents conservatismes qui régissent la vie politique ivoirienne.
    Léo Montaz propose ainsi une relecture de l'histoire et de la crise ivoiriennes sous l'angle des tensions intergénérationnelles au village. En étudiant les résistances et l'ambivalence du positionnement de la jeunesse, il montre la difficile quête d'émancipation des jeunes en Afrique.

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